“Ceux qui brûlent”

« Ceux qui brûlent »

Hommage à L.Cohen et autres comètes

Et merde, sale journée, un autre tonton nous quitte : Léonard Cohen.

Ce type a parsemé mon chemin depuis longtemps.

Vers 16 ans, la mère d’une amie, connaissant chez moi un certain penchant à l’hypersensibilité, m’offre un coffret avec 3 albums. Je découvrais alors sa grande voix suave, j’apprenais à la connaître, je m’en faisais un « tonton » comme j’aime à les appeler…de la même famille que tonton Tom, tonton Neil, tonton Cave, que le vieil oncle Bob…cousins des tontons Nicolas, Antoine ou Jack.

Quelques années plus tard, je jouais dans la rue, Quay street, à Galway, en Irlande. Un gars jouait un peu plus haut, sur Shop street, un rouquin nommé Jamie. Une de ces chansons m’accroche le cœur ; il me dit qu’elle est de Léonard Cohen : « Famous blue raincoat ».

Chaque jour qui suivirent, il venait à mon spot de « busker » et me déposait un petit bout de papier sur lequel était écrit un couplet, et les accords de guitare de cette chanson…je l’apprenais dans la soirée et le lendemain, Jamie me déposait un nouveau couplet. Une bonne chanson, c’est comme une pinte de Guinness, « worth the wait ». Au bout de trois jours, la chanson fut complète et ne m’a jamais quittée…de ces chansons que l’on porte sur soi…comme un manteau. « Some songs… »

Depuis cette époque, j’ai pris l’habitude de m’isoler chaque hiver dans un petit cottage sur la côte Ouest du Connemara…entre le feu de tourbe et l’étagère de vinyls. Hivers passés à regarder la pluie tomber bêtement dans l’océan immense, en compagnie de mes tontons, dont Cohen faisait partie…tournant et retournant les vinyls avec gourmandise comme des montagnes de crèpes bretonnes.

Aujourd’hui, j’ai encore mon manteau et je me recroqueville dedans pour qu’il me recouvre toute entière. Léonard Cohen est mort. Comme mourront un jour tous les autres tontons. Et sous mon manteau, je frissonne de crainte…

Qui prendra la relève ?

Quand Dylan, Young, Waits ou Cave ne seront plus là…

« Ceux qui brûlent ». Ceux qui passent leur vie à chanter des chansons, à en écrire…pas par choix, pas pour le fric, pas pour la gloire…parce que ça brûle !

Ceux qui brûlent en dedans, si fort qu’ils rayonnent.

Les derniers poètes.

Oh, il y en a encore, me direz-vous. Et vous auriez raison…il y en a plein, même. J’ai eu la chance d’en croiser quelques uns…de cette relève…Aidan Ward, par exemple, Derrick Devine, et tant d’autres…tenez, Jamie de Galway, bien sûr ! Eux aussi font partie de « ceux qui brûlent »…mais dans le monde d’aujourd’hui, leur rayonnement ressemble à la lueur qui émane d’un feu de tourbe au coin d’un pub, autour duquel se pressent et se réchauffent quelques sensibles dans mon genre.

Car aujourd’hui, on ne rayonne plus, on ne diffuse plus, on n’émane plus…on doit briller. Briller devant les projecteurs et les télés, briller comme les étoiles du showbiz, vulgaires et fugitives…et qui ont si peu à dire. Ceux qui brillent aujourd’hui n’arriveront jamais à la cheville de ceux qui brûlent. Rien ne se consume en eux, pas une once de poésie nécessaire et urgente, pas une once d’amour ahuri. Ils brillent comme brille un panneau publicitaire dans la nuit. Ni plus, ni moins.

La relève est là, vibrante, dans les pubs, dans la rue, dans leur chambre pourrie de Temple bar ou d’ailleurs, dans quelques salles de concerts pour les plus téméraires ou les plus chanceux. Et pourtant, nous avons tellement besoin d’eux ! J’ai eu tellement besoin d’eux. Ayant très vite cessé de croire en la réalité que l’on nous donnait à mâcher : la politique, l’économie, la bourse, la guerre…les seules choses auxquelles on se raccroche sont la nature, l’humain et l’art, qui est de l’homme la plus belle nature. On a besoin d’eux, des poètes, des chanteurs, des écrivains…pour grandir, pour comprendre, pour demander, pour nous éduquer, nous bousculer le sang dans les organes…

Cohen, avec « Who by fire », m’a appris la mort

Waits, avec « Green Grass », m’a appris l’amour au delà de la mort

Nick Cave m’a appris la folie et la tendresse

Dylan m’a appris à observer les autres…

En musique, on est en train de tout éteindre…la relève est là…elle joue 5 heures par soir, 6 jours sur 7, depuis 20 ans dans les pubs, dans les rues, elle a sorti 5 albums autoproduits de 24 titres…si on veut l’entendre et lui laisser la place de rayonner, il faut commencer, triste paradoxe, par éteindre la télé et couper presque toutes les radios…presque.

Quand « ceux qui brûlent » se seront éteints, nos enfants vivront dans un monde bête, sans poésie, sans l’urgence vitale de la chanter…et quand ils demanderont à leurs parents ce que faisaient ces « Young » ou « Cohen » dont parlent leurs grands parents…la réponse sera : « Ce n’était que des chansons ».

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Merci Tonton.

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