Bordel la musique c’est bon justement quand c’est contagieux !

Article d’Anne-Lise Le Pellec

Cette année est une année à part pour Pianocean. Comme pour beaucoup d’entre nous. Nous avons fait…comme nous avons pu. Surement comme beaucoup d’entre vous. Mais ce qu’il y a de bien avec Pianocean c’est que cela fait longtemps que nous avons appris à faire avec. S’adapter est un mot que nous avons vite appris à conjuguer à tous les temps ; à toutes les météos incertaines et changeantes, à toutes les personnes, celles parties en mer, celles chéries à terre. Apprendre à prévoir avec conviction puis s’apercevoir que cela ne se passera pas comme prévu et apprendre à tisser d’autres possibles, avec tout autant de détermination. Pour que quoiqu’il se passe nous continuions ensemble la route impatiente.

C’est pourtant une toute petite tournée qui se tisse cette année, tant bien que mal, mais qu’importe, elle aura existé. Prendre soin du bateau, tout d’abord. Enfin non, commencer simplement par se faire une joie immense à finalement parvenir à se hisser sur cette ile verte qui semblait d’abord bien frileuse à nous recevoir. Arrivée en Irlande, une quarantaine est obligatoire pour la petite famille qui impatiente de remonter à bord de Lady flow découvre avec horreur, car il n’y a pas d’autre mots parfois, que durant l’hiver une mauvaise fuite à remplie peu à peu le bateau… Des centaines de litres d’eau douce se sont peu à peu accumulés, faisant du bateau un endroit propice aux mousses diverses, aux champignons nombreux. Lichens et champignons que nous aimons beaucoup….oui, certes, mais dans la forêt, pas dans notre bateau, pas dans notre maison, pas dans l’abri du piano, de nos chers livres, de nos bannettes, pas ici, pas dans Lady Flow.Des centaine de litres d’eau ont dormi pendant des mois avec le bateau…des centaines de litres d’eau auxquelles se sont ajoutés, ce jour là, un tout petit d’eau salée, oh pas grand chose, quelques gouttes seulement. Mais même ces quelques gouttes-là ne feront pas déborder notre océan. Marieke les a essuyé d’un revers de la main et a commencé à pomper, patiemment, pomper quelques 400 litres de flotte. Quatre cent litres de saleté de flotte. Oui oui, d’accord « I like rain », mais jamais dans un bateau. Après d’infinis soins prodigués pendant deux semaines, Sébastien, Marieke et Aránn, qui a tout juste deux ans maintenant, peuvent regagner le cœur du bateau, enfin sec, peuvent enfin remettre les immenses voiles de la Lady et offrir au vent une prise directe qui fait du bien à tout le monde. Je partais pour ma part masquée, pour la première fois de ma vie. Non pas comme une pirate (j’eu préféré je l’avoue) ou comme un bandit de western. Je me disais que fut un temps, pas si lointain, j’aurai pu dévaliser une banque ou un coffre fort ainsi costumée. Mais aujourd‘hui cela n’avait plus rien de provocant. Cacher ma bouche et mon nez ne m’auront pas empêché de sourire largement quand j’ai posé les pieds sur cette chère île, cela ne m’aura pas non plus empêché de prendre une profonde inspiration et d’humer l’air tourbé des ruelles joliment colorées de Galway. Reprendre la route, impatiente toujours, prendre un avion, trois bus, un ferry et se rendre sur Inishboffin ; toute petite île perdue au fin fond du Connemara, à l’extrême Ouest de l’île émeraude. Retrouvailles, câlins, débordement.

Puis il est temps de se préparer pour les deux seuls concerts qu’il nous sera possible de faire de toute la saison… Oh mais ne vous inquiétez pas, comme dit Marieke : « Même en tout petit nous aurons toujours le droit à un concentré de Pianocean » : Soleil encourageant une sortie du piano soudaine, brancher les baffles, démêler les cables, déballer les cartes postales, sourire d’excitation, calme et concentration puis petit vent léger, nuages noirs, gouttes rares puis averse drue ; courir, bâcher, pester, débrancher, se cacher et attendre…rayon suivant, recommencer. Se préparer-bis ; douter un peu, y croire surtout mais bon, on va pas s’arrêter là quand même ! Marieke se prépare à jouer; groupe électrogène des pêcheurs voisins qui se met soudain en route dans un bruit de tracteur qui geint et tousse. Fous rire « Non mais c’est pas vrai ! », aller voir les pêcheurs, leur expliquer, négocier un peu mais pas longtemps- Quand ils ont vu le piano sur le bateau et Marieke, ils ont sourit, ont sorti une bière de leurs poches et se sont installés pour écouter. Là, c’est drôle, il y avait un véritable silence, les gens se sont amassés doucement autour du bateau, se sont assis et se sont tus. Un silence qui semblait encore plus grand que d’habitude, un silence d’étal que les notes de piano ont rempli doucement comme une houle ample, un filet de voix a rejoint le coucher du soleil, il y avait de l’émotion dans l’air. Palpable. Comme à chaque concert -bien entendu- mais il y avait quelque chose en plus ce soir-là. À la fin du concert, les iliens sont venus nous dire que cela faisait depuis Mars qu’ils n’avaient pas entendu la moindre musique live…plus de concert sur cette île qui joue avec acharnement tous les soirs dans les pubs. Tous les soirs.Pubs rendus silencieux par une interdiction sanitaire qui fait se taire les chanteurs avertis comme les plus timides, qui fait se taire un peu de nos liens si précieux…comment faire pour continuer à se raconter des histoires dans un « tous ensemble » si nécessaire et que le pub rend presque équitable, quand il est interdit de s’asseoir pour boire une pinte et sortir sa guitare ? Nous n’avions pas réalisé cela… 5 mois sans musique pour les Irlandais, c’que c’est long…. et nous sommes devenus aussi émus qu’eux.

Bordel la musique c’est bon justement quand c’est contagieux !

Le lendemain, au dernier concert, toute l’île était là. Il n’avait pas fallu longtemps pour que le bruit court que la musique était revenue. Nous devions repartir juste après le concert, histoire de ne pas rater la marée haute qui nous libèrerait de la petite baie protégée qui nous avait si bien abrité pendant ces derniers jours. Et je retrouvais, toujours aussi surprise, ce petit pincement au cœur du « j’ai pas envie de repartir ». Mes yeux s’étaient à nouveau perdus dans la géographie, ils s’accrochaient aux derniers bouts de terre connus que sitôt la mer avala tout cru. Nous capions à l’Est et laissions du coup derrière nous les derniers rayons de soleil pour nous enfoncer dans le noir horizon qui nous attendait droit devant. Droit devant c’était Slyne Head ; un cap connu pour ses turbulences nombreuses, ses rochers éparpillés et tranchants, ses mauvaises vagues même par « beau temps ». Devant nous s’étendaient de gros nuages noirs que le ciel indigo si lumineux au dessus de nos têtes ne rendait que plus effrayant. Devant nous, c’était la nuit qui commençait déjà.Ces moments-là où on se demande bien pourquoi on est entrain de faire ça. Pourquoi on tourne le dos au soleil et on fonce directement dans les ténèbres ? On se dit alors « Heureusement qu’il existe des phares pour briller dans ce noir, pour nous rappeler qu’on est pas vraiment tout seul, que là-bas, juste un peu plus loin, il y a la terre qui respire, les hommes qui dorment et il y doit bien y avoir un feu de tourbe qui crépite quelque part.

Parfois, il suffit d’une seule flamme pour éclairer ce qui compte.

Nous avons pris le premier quart avec Marieke et avons accompagné la nuit qui s’est couchée sur nos têtes, la nuit était sans lune et remplie de nuages et nous regardions l’étrave du bateau se balancer dans les premières phosphorescences. Ce « micro plancton », invisible à l’œil nu, mais qui s’éclaire soudain quand il est secoué, comme de petites lucioles affolées. Je disais à Marieke « oh quelle chance de pouvoir en voir autant, il ne manquerait plus que les dauphins viennent et nagent dedans ». Deux minutes après cette enfantine prière, des torpilles phosphorescentes se sont jetées en l’air. Excitées comme des gosses nous avons regardé, fascinées, les dauphins danser dans la lumière.Incroyable. À la fin de notre quart, juste avant d’aller nous coucher et de laisser à Sébastien la barre, Saturne et Jupiter se sont montrées, comme pour nous souhaiter une belle nuit. Bienheureuse je suis allée me coucher des lucioles plein la tête, la houle avait largement enflée et s’était croisée et dans ces moments-là, croyez moi, il faut vite rentrer se coucher et surtout ne pas trop bouger. Je me suis endormie et lorsqu’à mon réveil, remplie par ce quart de nuit fait de dauphins et de lumières j’ai trouvé Marieke sur le pont, l’œil rond, clairement pas réveillée, je me suis demandée bien pourquoi.Elle m’a alors raconté son quart de « sommeil », dans cette houle croisée qui vous soulève vite le cœur si l’on se prend à brasser à l’intérieur ; alors qu’elle était juste sur le point de s’endormir, Arann lui s’était réveillé et avait vomi…partout. Alors pendant que le bateau se balançait allégrement, Marieke épongeait, rassurait, changeait Arann, tentant elle même de ne pas rendre l’entièreté des microplanctons et de Saturne sur ce pauvre Arann. Elle est restée avec lui à le rendormir et n’avait donc pas fermée l’œil du quart.Nous rigolions en pensant à quel point sur un si petit espace comme le bateau, qui fait tout juste quelques mètres carrés, nous pouvions vivre des choses si différentes simultanément.Ce que nous capions depuis notre départ c’était la baie de Callaghuigh où était prévue un concert que nous attendions tous avec impatience, un concert entre amis et musiciens, un événement spécial organisé par notre bel ami Donncha. Notre arrivée au mouillage est accompagnée par des dizaines de dauphins. Et s’ils ne sont plus entourés de phosphorescences enchantées ils n’ont en rien perdu de leur malice ni de leur grâce. Nous nous apprêtions à profiter de ces quelques jours tranquilles avant le concert ; accueillir mon ami Vincent venu entre autre filmer et se dégourdir un peu les pattes dans la lande verte et violette.

Mais on nous averti, à la nuit tombée, que le lendemain la tempête Ellen, dont nous connaissions déjà la venue, allait s’ajouter à une marée d’été au coefficient très important et qui vont, à eux deux, faire déborder le quai très généreusement… une vision d‘enfer s’installe en nous. Nous imaginons le bateau se soulever sur le port, taper entre ces deux quais si rapprochés et qui nous enserrent comme dans un étau. Je revois exactement ce moment, par une nuit noire et humide, éclairés par les lumières oranges du quais, sur le pont du bateau, à tous réagir comme nous le savons si bien : Marieke faisant les cent pas en étudiant tout ; la météo, le bateau, le quai, les amarres…Sébastien dans le cockpit me disant calmement que si, il faut partir de là avant la prochaine marée et la tempête qui arrive, et moi qui répète un « c’est pas possible ». Parce que dans ma tête ce n’était pas possible. Je ne pouvais pas imaginer que notre bateau de douze tonnes, que Lady flow, puisse se retrouver balloter ou pire encore se fracasser sur le sol froid et dur de ce quai-là. Il y a des choses, des êtres, qui ne doivent jamais connaître le goût de la gravité. Les bateaux, les baleines…Alors au bout d’un moment, on s’est rassemblés, regardés « Bon, on part à 5 heures du matin avec la marée haute et on va se planquer dans un port abrité et vite !». Levés 4 heures, les yeux remplis de sommeil dans l’air saturé d’humidité de ce jour qui peine encore à se lever, défaire les amarres, dire au revoir au concert des amis dont nous rêvions tous un peu. Et dire au passage à Ellen ; qu’on ne la connaît pas encore, mais que pour une invitée, elle la ramène un peu trop. Le ciel était noir et le vent commençait doucement à enfler. J’essayais de fumer une cigarette sur le pont mais en regardant le tout petit soleil orangé tenter de percer ce jour de tempête qui allait bientôt l’avaler, je me rendis compte que ma clope était terminée….Apparemment Ellen était aussi fumeuse.

Le reste du voyage nous amena à partager notre temps entre un abri fleuri au bord de l’océan, feu de tourbe et vinyles nombreux et le chantier du bateau, où aujourd’hui la lady trône, posée sur de gros beres à terre, les mats haubanés pour ne pas trop trembler sous les rafales de l’hiver irlandais qui l’attendent.Je fis de nombreux vas-et-viens entre rouille et bruyère, réapprenant le plaisir simple de faire des châteaux de sable qu’ Arann ou la marée auront sitôt écrasés. Marieke elle remis les mains dans le cambouis, Seb dans le sika ….. Arann a poursuivit son chemin vers les mots, de plus en plus nombreux, de plus en plus complexes, vous offrant ses premiers jeux de mots et aussi ses premiers « t’aime » . Ces mots nouveaux et très vieux à la fois qui vous renversent un peu. Beaucoup. Enfin, vous voyez peut être ce que je veux dire.

Voilà.Alors oui, nous n’avons pu faire que deux concerts cet été, d’accord, mais nous les avons fait. Bordel.L’année prochaine nous retissons notre trajet supposé et partons pour les îles et whiskys écossais. Cet hiver nous avons plusieurs jolies choses qui arrivent, dont nous vous tiendrons informés bientôt !

N’arrêtons jamais de nous raconter des histoires.Jamais.

“Parfois, il suffit d’une seule flamme pour éclairer ce qui compte.”

Anne-Lise Le Pellec

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