Ton absence n’est que ténèbres.

4 Mai 2022. Ton absence n’est que ténèbres. Ou : un quart de nuit avec Jón Kalman Stefánsson comme ami.

J’avais été prévenue : « n’ouvre pas ce bouquin avant d’avoir terminé les travaux sur Lady Flow, sinon tu termineras jamais… Il va te happer », m’avait dit ma mère. Ok. J’ai donc attendu la mise à l’eau pour ouvrir ce dernier ouvrage de l’Islandais de nos cœurs ; ce livre à la couverture jaune dédicacé par Lily, magnifiquement : « Ton absence n’est que ténèbres…(youpi tralala)… Oui, certes, mais qu’est-ce que ta présence m’illumine ! Je sais que ces temps d’hiver sont un peu longs, sombres et humides mais j’espère que ce cher Jón te tiendra chaud. Un peu de ténèbres en plein jour n’a jamais empêché d’y voir clair, mais une seule flamme qui luit dans la nuit suffit pour garder le cap. Avec mon amour, Lily. »

Je me suis laissée happer. Je me suis laissée glisser dans ce livre, en toute confiance. C’était le moment du départ, de la préparation du bateau, des avaries de dernière minute et du cœur qui se débat pour ne pas dire si vite « à tout à l’heure »… j’avais pas trop le temps de lire mais je crois qu’en fait, c’est le livre qui m’a lu. Oui, en fait c’est ça. Je l’ai compris à la page 195. Quelques jours avant de lire cette page, je me suis entendu dire à propos de Tom Waits : « Tom Waits ?! Je n’envisage tout bonnement pas la vie sans lui. » Puis, quelques jours plus tard, je lis donc la page 195 où il est écrit : « Tom Waits. Ce serait plus difficile encore de traverser la vie s’il n’était pas là pour nous accompagner. »

Putain, Jón, c’est quoi ce bordel ?!

Je me laisse glisser, je me laisse lire… chaque soir, retrouver cette écriture si terriblement poétique, si merveilleusement humaine… cette écriture découverte comme une claque de vent dans « Entre ciel et terre », grandissant en puissance jusqu’au chef d’œuvre « Ásta » et puis là, quelques années plus tard, ce bijou de papier jaune, l’ami de mon quart de nuit.

Parce que j’ai terminé ce livre hier, pendant mon quart. Le vent montait, Lady Flow s’enfonçait dans les ténèbres de nuit de la mer d’Irlande… Demain nous devrions arriver à l’île de Man et le courant est avec nous. Mais la houle traversière nous fait valser et il faut garder un œil sur cette voile arrière qui risque d’empanner… et il ne me reste plus que quelques dizaines de pages. Comment je vais faire sans toi ? Toi, mon compagnon jaune de mes quarts de nuit ?

Bon, une page et je vais faire mon tour de veille. Accroupie en haut de la descente, mon bouquin éclairé faiblement par la petite loupiote rouge qui ne nous brûle pas les yeux et nous laisse scruter les ténèbres à volonté, je lis :

« La compilation de la Camarde, s’exclame Elías – de la Camarde avec un grand C. Ce morceau fait partie de la liste concoctée par Eiríkur tout spécialement pour cette journée. Vous la trouverez sur Spotify – sous le nom d’ Eiríkur. Selon lui, le désir le plus brûlant de la mort est d’embrasser la vie, mais chaque fois qu’elle se risque à l’étreindre, elle l’anéantit. C’est là sa plus grande douleur, une douleur que seule la musique a le pouvoir d’atténuer. Et cette playlist est la contribution d’ Eiríkur pour ce faire. »

A la bonne heure, cher Jón, je fais donc mon tour de veille et, après avoir un peu largué l’écoute arrière, j’envoie dans l’enceinte Nina Simone : « Just say I love him » de ta playlist de la mort et la houle traversière se cale sur cette valse bouleversante. Je fais trois pas de danse sur le pont, gracieuse comme on peut l’être, engoncée dans une veste de quart, un gilet de sauvetage et attachée par une longe à la ligne de vie qui fait rien que de s’emmêler dans tes pieds…Essaie donc de danser !

Je retourne à ma lecture : « Des heures tout en douceur, ainsi devraient s’ouvrir tous les matins du monde »…n’est-ce pas… J’inspire l’air noir et froid, je jette un œil au cargo qui nous dépasse sur tribord. On se les gèle. J’essaie de ramener en moi un peu de la chaleur de ces matins là. Je lis : « Et maintenant que je t’ai vu sourire, que va t’il advenir de moi ? »… La houle s’emballe, la voile claque, la girouette ne sait plus trop où donner de la tête. Je mets quelques degrés d’Est dans le cap. A tribord, on devine les lueurs blafardes que fait dans la chape de nuages la ville de Manchester. A bâbord, Dublin éclaire, plus discrètement. Je souris moi aussi, j’ai mis 3 degrés d’Est alors que je suis définitivement à l’Ouest ! Et les pages suivantes ne vont pas m’aider, hein, Jón ?

« Celui qui est en quête de la réalité trouve la poésie. Celui qui est en quête de poésie se trouve lui-même. Celui qui est en quête de lui même a le pouvoir de voyager entre les univers. »

Bordel, Jón…là je m’enfonce dans la nuit, harnachée comme un Février glacé et tu te permets ce genre de choses ?

« Avec mon amour qui se promène sur le cadran solaire de ta vie »… Ah, merci, ça réchauffe. Je vais d’ailleurs me faire un thé brûlant sur cette gazinière qui danse le swing juste sous moi et je remonte faire mon tour de veille et lire une page encore. C’est qu’il en reste pas beaucoup et que je veux prendre tout mon temps… Un océan de temps.

Le thé brûle, se renverse en partie, évidemment, fichue houle de l’Ouest ! La girouette semble avoir ciblé d’où vient le vent et la Lady avance à une belle allure de portant. Voyons, quelle est, musicalement, ta prochaine suggestion ?

« Hello Sunshine, won’t you stay ? »

Alors là non, c’en est trop ! Cette chanson de Springsteen je l’écoute chaque jour depuis des mois, depuis des moi je la murmure tout bas et toi, tu me la balances là, en page 583 ?! Enfoiré… Dire que je disais de toi « Cet auteur, c’est mon humain de référence ». Dire que tu me donnes raison. Tu fais chier, Jón, mais Merci.

Merci d’avoir remis l’amour à sa place, donc au centre du monde. Merci d’avoir compilé des morceaux sur Spotify pour la Mort. Merci de m’avoir fait rencontrer Guðríður, Hafrún, Skúli, Sóley, Aldís, Elías, Páll et les autres. J’ai adopté tes morts et tes vivants. Ils font partie de mon monde dorénavant. D’ailleurs, certains de tes morts s’entendraient franchement bien avec certains des miens et s’il reste quelques bières au frais dans le ruisseau, ils vont p’t’être même se pointer à votre petite sauterie dans le fjord qui ressemble à une étreinte !

Merci de me faire chialer de joie et de nostalgie sur le pont de mon voilier lancé dans la nuit.

Merci d’être cette putain de lueur dans le noir.

Merci d’être Jón le Phare.

« Il ne nous reste plus qu’à vivre.

Et demeurer à jamais ensemble. »

NB : Immense merci à Eric Boury d’avoir rendu visible la lumière de ce phare islandais à nos yeux de français.

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