A plus de 60 Milles d’un ami

29th May. Stomness.

Le dernier jour du festival, nous devons annuler le concert : après 4 jours d’échouage dans la vase, nous avons creusé un souille dans laquelle Lady Flow risque de glisser…trop dangereux, et anyway, il pleut ! Pas de concert, mais de la musique quand même : Nous allons écouter des artistes du festival au community centre et retrouver les copains de la Lady of Avenel en pleine session. On se donne rendez-vous sur Lady Flow pour une petite séance studio. Je veux enregistrer Barry, Harry et Nessie sur la chanson que j’ai écrite pour eux « Sail us a song ». Ils s’installent dans le carré, Barry et Harry mettent les casques et écoutent la chanson. Moi, je les regarde écouter. Je vois le sourire discret de Barry, les yeux fermé. Je vois le visage concentré d’Harry décryptant chaque note, chaque harmonie. Nessie et Barry s’installent, violons à l’épaule, archets en main…je positionne les micros. Une première passe pour prendre ses marques… Ils trouvent une belle mélodie pour l’après-refrain, s’organisent pour les couplets et deux prises plus tard, tout est dans la boîte ! Puis Harry remet le casque et passe une bonne demie-heure à chercher la contre-voix qui lui plaît sur les refrains. Sous ses airs si légers, je découvre un Harry très perfectionniste, extrêmement concerné et concentré sur ce qu’il va enregistrer. On fait plusieurs prises pour qu’il soit au plus près du flow des paroles. Sa voix chaude résonne dans le carré et ça m’émeut tellement d’entendre mes mots dans cette voix là. Une fois les prises terminées, je lui demande s’il veut bien enregistrer une de ses chansons, en nous en parlant un peu,  pour un podcast sur les songwritters sur lequel je travaille. Il choisit la chanson : « the beautiful port of Bilbao »…un chant de déception, de voyage fait en vain, d’attente sur un quai, d’espoir d’un manteau pour nous accueillir enfin. Le temps sur Lady Flow se suspend, nous baissons tous la tête pour mieux écouter, pour laisser la voix d’Harry nous habiter entièrement. La chanson est magnifique. Un grand silence suit les dernières notes…puis un « Waw ! Harry…this is some song ! ». Wahou Harry, quelle chanson !

Plus tard dans la soirée, nous retrouvons nos amis sur « l’autre Lady » pour une petite session. Nessie envoie un bel air au violon : « The hills of Hoy », les collines de Hoy, l’île juste en face de nous. Barry, toujours à propos, souligne que c’est quand même chouette de jouer une chanson que l’on peut voir par le hublot !

Puis Barry commence à nous parler de son nouvel album, « the Springbank voyage », inspiré de l’histoire vraie d’un grand voilier écossais parti en 1908 pour le pacifique. Ils nous raconte ses recherches dans les archives, ses découvertes, ses rencontres avec les descendants des marins du Springbank, la catastrophe que fût ce voyage, la mort de Hann, la femme du capitaine, juste après le cap Horn. On est tous plongés en 1908 quand il commence à chanter :

'where iron and steel meet canvas and rope, and the coal furnace kicks out great clouds of black smoke, where they work like machines by the banks of the Clyde, and a brand new ship launches on every fourth tide'. Où le fer et l'acier rencontrent la toile et la corde, et la fournaise du charbon dégage de grands nuages ​​de fumée noire, où ils travaillent comme des machines sur les rives de la Clyde, et un tout nouveau navire est lancé à chaque quatrième marée.

Le lendemain matin, en rangeant le pont de Lady Flow en vue du départ, on trouve derrière le mât un homard en plastique qui chante des chansons. Celui-là même avec lequel Árann avait joué la veille sur Lady of Avenel. J’avais alors dit à Aodh qui me proposait de nous le donner : « pas question, c’est l’enfer ce truc, pas moyen ! ». On avait alors bien rigolé. Ils nous l’ont déposé en catimini dans la nuit, les salauds !

Pas rancuniers, on rejoint le quai pour assister à leur départ. Lady of Avenel met cap au Sud vers Barra alors que nous nous apprêtons à caper au Nord. Nous aurions tous tellement aimé pouvoir naviguer de concert (c’est le cas de le dire !), bord à bord, autour du monde… « Vous v’nez aux Féroés le prochain été ? ». Et non, ils ne peuvent pas aller aux Féroés, ni en Islande…leur Lady à eux est de catégorie 2, ce qui signifit qu’elle ne peut naviguer à plus de 60 Milles d’un abri. Un « safe port » comme il se dit. Je rigole avec Barry en proposant que Lady Flow soit le « safe port » en question et qu’ainsi ils puissent nous suivre. Nessie souligne qu’un port avec des chansons, du whisky et de bons amis, c’est pas franchement « safe ». Elle sait c’qu’elle dit !

On ricane, on rigole mais le cœur se serre, le départ est là. Barry est à la barre, Nessie entame un air sur le pont arrière avec les musiciens bientôt rejoints par d’autre sur le quai. Aodh est à la manœuvre sur le pont avant, à tribord, Harry à bâbord. Barry lance « ready on the foredeck ?! ». « Ready ! ». Je largue l’amarre avant et regarde Aodh diriger les opérations : « stand by, stand by… », « cast off ! », « All on the sheets ! All on the sheets ! ». Et la Lady déploie ses voiles et s’éloigne du quai. Le violon de Nessie disparaît dans le vent. Barry et moi échangeons ce signe que nous nous étions fait à Kerrera l’été dernier au matin du départ : main sur le cœur, vous restez en moi.

Et voilà que je pleure, que je pleure d’amitié.

Ici il fait si froid que pleurer réchauffe les yeux.

Quelque soit notre catégorie, on ne devrait jamais naviguer à plus de 60 Milles d’un ami.

Toutes les photos sont signées Anne-Lise Le Pellec.

Pianocean Tour 2022. Orcades.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s